La compétitivité de l’Europe doit reposer sur des investissements et des emplois de qualité

16/03/2026
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Les 19 et 20 mars, le Premier ministre luxembourgeois, Luc Frieden se joindra à d'autres dirigeants de l'UE pour décider comment renforcer la compétitivité de l'Europe.

Deux visions opposées s'affronteront à Bruxelles. L'une, fondée sur la déréglementation, affaiblirait considérablement la protection des travailleurs et conduirait à un nivellement vers le bas pour les travailleurs, sans pour autant renforcer l'économie. L'autre option serait fondée sur l'investissement et les emplois de qualité, ce qui conduirait à une économie européenne plus forte et plus résiliente.

En principe, le choix entre ces deux options devrait être facile. Pourtant, les chefs d'État et de gouvernement européens semblent avoir du mal à se décider.

L’Europe est confrontée à un véritable problème

La gravité des défis auxquels sont confrontés le Luxembourg et l'Europe est indéniable. Les tensions géopolitiques et commerciales ainsi que les conflits armés exercent une pression supplémentaire sur l'économie européenne et menacent les emplois et les salaires. Selon les chiffres de la Commission européenne, l'Europe a perdu 27 000 emplois dans le secteur manufacturier par mois au cours des deux dernières années. Et les processus de restructuration ne se limitent pas à ce secteur.

Au Luxembourg aussi, les signes avant-coureurs sont visibles, notamment avec les licenciements massifs dans des entreprises comme Amazon, la décision d'Arcelor Mittal de délocaliser certaines de ses activités du Luxembourg vers d'autres pays, l'augmentation du taux de chômage et le recul de l'emploi dans l'industrie et le secteur manufacturier.

Mais un vrai problème ne peut justifier une mauvaise réponse

Certains affirment que l'Europe est devenue « non compétitive » parce qu'elle protège trop les travailleurs. Ils prétendent que la solution réside dans la déréglementation, l'affaiblissement des négociations collectives et l'assouplissement des règles applicables aux entreprises.

La Commission européenne a lancé une série de paquets Omnibus, chacun prévoyant la suppression d’une partie des protections de l’emploi dont nous avons tant besoin. La proposition dite « 28e régime juridique » ou « EU Inc. » illustre cette approche. Sous la pression des lobbyistes du capital-risque, la Commission européenne envisage en effet un cadre qui pourrait porter atteinte au droit du travail, aux conventions collectives et à la représentation des travailleurs au sein des conseils d'administration, tout en supprimant les protections en cas de licenciements. Il s'agit là d'une orientation dangereuse qui n'améliorera ni la compétitivité ni les conditions de travail et de vie.

L'Europe doit éviter les propositions mal conçues qui ne contribueront guère, voire pas du tout, à renforcer la compétitivité, tout en mettant en péril des réglementations de longue date qui sous-tendent les conditions de travail et de vie. Les approches d'austérité et de déréglementation qui ont échoué créeraient un cercle vicieux très préjudiciable, à un moment où notre économie et notre société sont vulnérables.

La compétitivité ne se crée pas en supprimant les protections, et les défis industriels de l'Europe ne sont pas dus à des droits des travailleurs excessifs. Tout indique plutôt qu'il existe un déficit d'investissement et un manque de stratégie industrielle coordonnée et axée sur des objectifs pour chaque secteur et chaque région.

Les syndicats alertent depuis des années les décideurs politiques sur les conséquences d'un sous-investissement dans les services publics, les infrastructures, la politique industrielle, les transitions justes et les emplois de qualité.

Pourtant, au moment même où l'Europe a besoin de plus d'investissements, les revenus records des entreprises sont réorientés vers les dividendes et les rachats d'actions au lieu d'être réinvestis de manière productive, ce qui prive l'économie réelle de ressources et affaiblit la croissance et la résilience à long terme. Et nous prenons du retard dans les domaines importants : les entreprises européennes investissent deux fois moins dans la recherche et le développement (1,49 % du PIB) que leurs homologues américaines (2,7 % du PIB).

Il existe des solutions concrètes

Au Conseil européen, le gouvernement luxembourgeois peut soit soutenir un programme de déréglementation sans issue qui ne renforcera pas l'économie et risque de compromettre les normes du travail, soit défendre une stratégie alternative fondée sur l'investissement afin de soutenir des emplois de qualité et de mettre en place une économie durable et résiliente. Une seule de ces options offre des solutions concrètes.

Les défis auxquels l'Europe est confrontée ne peuvent être relevés qu'en réalisant le bond en avant dont l'Europe a urgemment besoin en matière d'investissement, notamment par le biais d'obligations communes exprimées en euros et en proposant une législation en faveur d'emplois de qualité. La réunion de ce mois-ci offre une occasion importante de faire progresser une politique industrielle européenne solide. L'approche « Made in Europe » actuellement en discussion peut être l'occasion d'orienter les investissements vers des emplois de qualité et de maximiser les effets multiplicateurs afin de renforcer chaque région et chaque secteur. Elle doit également garantir que les entreprises paient leur juste part d'impôts en Europe.

Un plan économique pour l'Europe doit avoir pour objectif la protection et la création d'emplois de qualité. Les salaires ne sont pas des coûts qu’il faut réduire. Des salaires plus élevés sont essentiels pour stimuler la demande intérieure, renforcer le marché intérieur européen et soutenir l'investissement.

Lorsque les salaires augmentent, la demande intérieure augmente et les entreprises sont incitées à investir. La réduction des salaires affaiblit la demande et aggrave le déficit d'investissement en Europe. Cela signifie que la négociation collective forte ne peut être considérée comme une question secondaire, mais qu'elle constitue un pilier central de la compétitivité. 

C'est pourquoi une loi européenne contraignante sur des emplois de qualité avec une transposition ambitieuse dans les législations nationales est un élément essentiel. Elle doit être mise en œuvre sans délai, s'attaquer de front au déficit d'emplois de qualité et devenir un instrument concret permettant de relever les normes et de concrétiser la transition juste dans le cadre des transformations verte et numérique.

Les règles relatives aux marchés publics doivent également être modifiées. Le prix le plus bas n'est pas la meilleure valeur. Au contraire, les 2 500 milliards d'euros de fonds publics dépensés chaque année pour des biens et des services fournis par des entreprises privées devraient être utilisés de manière plus stratégique. L'inclusion de conditions sociales est le moyen de garantir que les fonds publics soutiennent les entreprises qui créent des emplois de qualité et négocient avec les syndicats.

La compétitivité repose sur l'immense réservoir de richesse sociale, soutenu par des services publics de qualité dont les entreprises dépendent chaque jour. Les systèmes d'enseignement public soutiennent la recherche, l'innovation, les compétences et les idées ; les systèmes de santé préservent la santé des citoyens ; les infrastructures financées par des fonds publics, telles que les routes, les chemins de fer, les ports, les réseaux énergétiques et les réseaux numériques, sont essentielles à la production, à l'innovation et au commerce.

La compétitivité doit être considérée à travers le prisme de l'économie et de la société européennes dans leur ensemble. Lorsque les travailleurs ont des emplois de qualité, ils ont plus d'argent dans leurs poches et l'économie prospère.

Les 19 et 20 mars, les chefs d'État et de gouvernement contribueront à définir l'orientation de l'Europe. Une chose est toutefois claire : la compétitivité de l'Europe ne sera pas garantie par la suppression de droits. Elle sera garantie par des investissements dans une économie forte, offrant des emplois de qualité à tous les travailleurs.

Communiqué par l’Union des syndicats OGBL-LCGB, le 17 mars 2026